Et si la créativité était juste une habitude ? Cyril de Sousa Cardoso à TEDxVaugirardRoad 2013

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Mon père est maçon. Il construit des maisons. Mais c’est aussi un passionné de musique et de lecture. Un touche à tout, qui joue de la guitare, compose, s’intéresse à l’économie, à la politique, mais aussi aux nouvelles technologies. En fait c’est même un créatif, qui a toujours plein d’idées sur plein de sujets, des idées qu’il adore partager. Mais ça s’arrête là. Parce que ses idées, ça reste entre vous et moi, tout le monde s’en fout. Et c’est normal, parce que qui-est ce qui  va écouter les idées d’un maçon ? Surtout quand elles ne concernent pas la maçonnerie. Non, un maçon, c’est fait pour faire de la maçonnerie. Avoir des idées, c’est réservé à un petit groupe de personnes, une élite, les hauts diplômés de la créativité, ce qu’on appelle « l’intelligentsia », la « classe dirigeante ».

Notre société est vraiment construite sur ce modèle pyramidal, qui place en haut le petit nombre de ceux qui ont droit d’avoir des idées, et en bas la masse, très large, de ceux qui écoutent. Et quand on y réfléchit, eh bien ça a toujours été comme ça. L’histoire de l’humanité, c’est avant tout l’histoire des idées d’un petit nombre de personnes.

 

Mais peut-être que les crises que l’on traverse qu’elles soient écologiques, économiques, sociales, devraient nous interroger sur cette manière de fonctionner. Peut-être que ce modèle a fait son temps. Peut-être devrions-nous cesser d’attendre que les idées viennent d’en haut pour finalement nous mettre à écouter les idées de tout le monde, et donc, notamment et pourquoi pas, celle d’un maçon. Ce serait possible. Ce serait possible. Mais encore faudrait-il que tout le monde ait des idées. Et là, ça coince. Parce que tout le monde ne se pense pas capable d’avoir des idées. D’ailleurs c’est tellement répandu, qu’aujourd’hui certaines personnes considèrent que nous sommes dans une époque de déficit des idées. Même si je suis convaincu que ce n’est qu’une impression, notre époque est parfaitement illustrée par cette citation de Joubert qui dit : « Ce ne sont pas les mots qui manquent aux idées, ce sont les idées qui manquent aux mots.

» Ou dit autrement, ce ne sont pas les moyens d’exprimer nos idées qui manquent, ce sont bien les idées elles-mêmes. Mais alors, qu’est-ce qui ne va pas dans notre approche de la créativité ? Eh bien tout d’abord, on pense, comme je l’ai dit tout à l’heure, que la créativité, les idées, ce n’est réservé qu’à un petit groupe de personnes. Eh bien c’est faux. Tout le monde peut avoir des idées. Des idées utiles, de grandes idées.

Nous sommes tous des créatifs.

Dans cette salle, ici, nous sommes tous des créatifs, sans exception. Et avant tout, pour la bonne raison que nous sommes tous les descendants de créatifs. Des créatifs qui ont eu les bonnes idées pour survivre : maîtriser le feu, inventer des outils, chasser, inventer l’agriculture, inventer l’écriture, explorer, bâtir, construire, innover… Cette capacité créative qui a conduit l’humanité là où nous sommes aujourd’hui, eh bien elle nous a été transmise par nos ancêtres. Nous sommes tous des créatifs. C’est ce qui fait que par exemple, dans le monde de l’entreprise, tout salarié peut être à l’origine d’idées utiles pour l’entreprise. Les entreprises innovantes comme Google, Apple, l’ont compris. On mettait en place des systèmes de management des idées qui leur permettent d’écouter les idées de tous leurs salariés : de la personne chargée du ménage au top manager. En s’apercevant au passage que bien souvent, les meilleures idées viennent des gens de terrain. Et si c’est vrai dans le monde de l’entreprise, eh bien c’est vrai partout.

Nous sommes tous des créatifs. Nous pouvons tous avoir de grandes idées. Bien sûr, la question devient : pourquoi alors seules certaines personnes semblent capables d’avoir des idées, quand d’autres s’en pensent totalement incapables ? Eh bien la réponse à cette idée, à cette question, se résume en deux mots : habitude créative. Ce qui différencie une personne d’une autre en matière de créativité, c’était avant tout son habitude créative.

Lorsque l’on s’intéresse à la vie des personnes que l’on considère des génies créatifs : Picasso, Mozart, Léonard de Vinci, on s’aperçoit qu’en fait, c’étaient des personnes qui ont développé tout au long de leur vie une habitude. L’habitude d’accueillir quotidiennement toutes leurs idées, ces idées qui se présentent à nous sous forme d’intuition ou de pensées, de les acquérir toutes sans les juger, afin de leur laisser du temps. Car une idée, pour devenir une grande idée, ça a besoin de temps. Une grande idée est rarement une soudaine intuition, comme la pomme de Newton, mais plutôt le fruit d’une lente maturation, d’une lente intuition, une idée s’enrichissant peu à peu à la rencontre d’autres idées pour finalement peut-être devenir une grande idée.

Les personnes créatives l’ont compris en mettant en place l’habitude d’accueillir en nombre quotidiennement toutes leurs idées, et de leur laisser à toutes du temps. Et c’est ainsi que certaines de ces idées deviendront de grandes idées. Et c’est exactement ce processus qui explique comment et pourquoi Léonard de Vinci ne s’est pas contenté d’avoir une idée géniale dans un domaine, mais de nombreuses idées géniales dans de nombreux domaines. La créativité, c’est avant tout une affaire d’habitude. D’habitude, mais aussi de partage. Et alors là, le partage des idées, surtout en France, c’est presque un gros mot. Et ce, avant tout, parce qu’on nous raconte l’histoire de la créativité des idées, comme l’histoire d’individus géniaux qui seuls, de manière indépendante du monde, voient émerger en eux des idées géniales, quasiment de manière divine, des idées qui vont changer le monde.

Résultat, les rares personnes d’entre nous qui écoutent leurs idées, s’en pensent les propriétaires, et passent plus de temps à protéger leurs idées qu’à les partager. Mais cette manière de raconter l’histoire des idées se trompe. Cette manière d’aborder la créativité se trompe. Une idée est avant tout le fruit de la collectivité humaine. Une idée n’est pas tant le fruit d’un individu que de ses interactions avec son environnement, avec les personnes l’entourant, avec les idées de son époque et les idées passées.

C’est ce qu’on devrait nous expliquer à l’école. D’ailleurs, imaginons qu’à l’école, on nous explique l’histoire de la créativité comme elle est. Eh bien, on nous expliquerait qu’une idée émerge bien souvent de manières multiples, chez plusieurs individus de manière indépendante. Ou, pour être plus précis, on nous expliquerait comment, si on attribue à Darwin la théorie de l’évolution, elle fut énoncée à la même époque, et de manière indépendante par Wallace. Ou encore comment Gray et Bell sont deux inventeurs indépendants du téléphone. Ou encore comment, de la même manière, on compte deux inventeurs indépendants pour la photographie, deux inventeurs indépendants pour la photographie couleur, six pour le thermomètre, neuf pour le télescope, bien plus pour la machine à écrire.

Et on compte ainsi des centaines de cas dans tous les domaines de la connaissance. Et qu’est-ce qu’ils prouvent ? Eh bien ils prouvent que si une idée n’émerge pas chez un individu, elle émergera chez un autre, et donc qu’au lieu de protéger nos idées, nous devrions les partager, car en les partageant, nous permettons leur rencontre. Nous permettons aux idées de s’entrechoquer, de rebondir les unes sur les autres, voire de fusionner pour créer de nouvelles idées. Donc en partageant nos idées, nous rendons notre environnement plus créatif, et de manière réciproque, nous nous rendons plus créatifs.

Ces réflexions sur la créativité, les idées, je les ai développées très tôt, inspiré par mon père, que je remercie au passage, et pourtant je n’étais jamais allé plus loin… jusqu’à ce que Paul me contacte. Paul, que je ne connaissais pas, avait un projet web en tête, mais comme il ne connaissait rien au monde d’internet, il voulait avoir un retour d’un web entrepreneur. Il m’écrit un mail. Comme c’est un plaisir de partager mon expérience, j’accepte. On se rencontre pour déjeuner dans un restaurant, non loin d’ici d’ailleurs, on discute longuement, il me pose tout un tas de questions, et alors que le repas arrive à sa fin, je lui pose cette question : « Mais quelle est ton idée ? » Et là, je le vois hésiter.

Je pense qu’il ne sait pas s’il peut m’en parler. Il a peut-être peur que je me moque de son idée, peut-être peur que je la lui pique. J’insiste pas. On part prendre le métro, on monte dans la même ligne, et là notre discussion embraye naturellement sur les idées et la créativité. Et alors que j’arrive à ma station, je sens, qu’en fait, il a envie de me parler de son idée. Et là il me dit : « Écoute, on a tous des idées, mais aucun endroit pour véritablement les partager.

C’est dommage, parce que la créativité, les idées, c’est avant tout une affaire de rencontre d’idées différentes. Alors pourquoi ne pas créer une plateforme web dédiée au partage des idées, de toutes les idées ? » Il m’a fallu moins d’une seconde pour lui dire que son idée était folle, mais géniale. Deux critères indispensables pour m’enthousiasmer pour une idée. J’étais tellement enthousiaste qu’il est descendu avec moi, on s’est assis sur le quai, et là on a commencé à imaginer à quoi allait ressembler cette plateforme, ce qu’elle allait permettre, ce qu’elle allait offrir. Quelques jours plus tard, un jeune informaticien rejoignait notre équipe, et il y a quelques jours nous avons lancé cette plateforme dans une version test, après deux ans de travail.

Une plateforme qui permet à chacun de diffuser ses idées, qu’elles soient liées au bricolage, à la cuisine, à la manière de changer l’éducation, à la manière de changer la psychologie, peut-être d’inventer des mots. Une plateforme qui finalement favorise la rencontre des idées pour créer de nouvelles idées. Une plateforme qui favorise la créativité collective et individuelle. Au fond, une plateforme qui possède dans son ADN, comme les TEDx, cette conviction que c’est en diffusant nos idées, en les partageant, que nous pouvons changer les choses. Une conviction d’autant plus forte à notre époque qui vit l’avènement d’internet. Et c’est ce que j’ai compris ces deux dernières années. Internet pourrait représenter une chance unique de faire prendre un virage à l’histoire de la créativité, et donc à l’histoire de l’humanité. En effet, Internet en nous permettant de comprendre que nous pouvons tous être créatifs, en nous montrant les exemples des uns et des autres, en nous accompagnant dans le développement de notre habitude créative, nous avons tous dans la poche, presque tous, un smartphone permettant de saisir dès qu’elles nous viennent des idées sous forme de texte, de vidéo, d’image.

Et en facilitant le partage de nos idées, Internet pourrait être à l’origine d’une démocratisation de la créativité. « Pourrait », car encore faudrait-il que chacun d’entre nous comprenne le pouvoir créatif dont il est porteur, comprenne qu’il a un rôle à jouer dans cette nouvelle histoire créative, comprenne qu’il peut devenir actif dans ce domaine où les machines ne remplaceront jamais l’homme : la créativité. Et ce serait une bonne chose, parce que si on est tous d’accord pour dire que de nombreuses choses doivent changer à petite, moyenne, grande, très grande échelle, eh bien, nous n’avons plus à attendre que les idées viennent d’en haut. Le pouvoir d’inventer le monde d’aujourd’hui et de demain, il nous appartient, car désormais, ce sont nos idées qui vont changer le monde. Merci pour votre attention. (Applaudissements).

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